Tribune de la ministre déléguée aux Affaires européennes, Mme Catherine Colonna, dans le quotidien "Le Monde" (Paris, 7 novembre 2006)

= "L’Europe qu’il nous faut" =

Il n’y a qu’une seule façon de considérer l’Europe : très au sérieux. Il faut cesser de jouer avec elle, ou de faire croire au Père Noël, même si décembre approche. Une fois pour toutes, disons-le : il y a une alternative et une seule à l’Europe organisée, c’est l’Europe désorganisée ; une alternative et une seule à l’Europe politique, c’est l’Europe molle. Que 2007 soit l’occasion d’affirmer le projet européen de la France.

Il nous faut désormais ajouter une nouvelle ambition à celle des origines de la construction européenne, qui a permis à la paix et la démocratie de régner, enfin, sur notre continent. Cette ambition doit être que l’Europe devienne un acteur global dans un monde global ; c’est à la fois une évidence dans le monde d’aujourd’hui et la condition pour que les citoyens retrouvent confiance dans le projet européen. Et pour cela, secouons-nous ! Car ou bien la mondialisation nous passera tous à la moulinette si nous sommes insuffisamment armés, ou bien nous tiendrons le rang qui, logiquement, devrait être le nôtre, celui d’une véritable puissance dans cette mondialisation, au service de nos peuples.

Des résultats, des résultats réels ; un surcroît d’efficacité en plus du cadre des Etats ; des responsabilités ciblées mais globales : voilà ce que chacun attend vraiment de l’Europe. Il suffit de jeter un regard sur quelques événements marquants de ces derniers mois pour constater à quel point nous nous tournons systématiquement vers elle pour savoir quelles solutions elle propose. Clandestins africains échouant sur les côtes des Canaries, incendies au Portugal, alertes terroristes, guerre au Liban, craintes d’une crise énergétique : à chaque fois, nous nous demandons "Que fait l’Europe ?". Et c’est normal, car nous sommes en droit d’espérer qu’elle va nous aider à relever les grands défis contemporains.

Osons le dire clairement : aujourd’hui, seule l’Europe est en mesure de répondre à notre désir d’alliance entre la liberté, le social et les valeurs. Ni le marché pur ni les Etats isolés, chacun dans leur coin, ne seront en mesure de le satisfaire. Cette ambition d’avenir - faire de l’Europe l’acteur global qui nous redonne fierté et courage, qui nous aide et qui nous porte - ce sera à celui ou à celle qui occupera par la volonté du peuple les plus hautes fonctions de la République en 2007 de l’incarner. Il lui reviendra, dans cette mission pour et au nom de la France, de poser alors au plus vite à ses partenaires européens la question fondamentale et décisive : "Que voulons-nous ensemble ?".
Mais pour cela il faut au préalable avoir fait connaître son projet. L’action du président de la République pour une Europe plus forte et plus solidaire est connue, le Premier ministre et plusieurs membres du gouvernement se sont déjà exprimés et ont donné leur vision. Le président de l’UMP également. Il est temps, partout, que celles et ceux qui ne l’ont pas encore fait s’engagent et nous disent ce qu’ils proposent sur l’Europe.

Tout projet pour l’Europe devra pour tenir la route être marqué du sceau du réalisme, et s’envisager même en l’absence d’institutions rénovées. On ne peut attendre. Un autre traité viendra, il le faut, mais c’est dès maintenant qu’il faut agir : l’absence de nouveau traité ne peut servir d’excuse. A la place qui est la mienne, et pour contribuer à cette réflexion que je crois urgente autant que nécessaire au débat démocratique, je vois cinq axes de travail prioritaires pour réussir la mutation fondamentale de l’Europe dont nous avons besoin.

- L’Europe doit d’abord accroître notre efficacité économique collective et nous aider dans la bataille pour l’emploi. Cela passe par la réelle coordination de nos politiques économiques, l’harmonisation de la fiscalité des entreprises et un dialogue politique avec la BCE. Mais aussi par une politique industrielle et énergétique européenne et des investissements massifs dans la recherche.

- Ensuite, pour renforcer la dimension sociale de l’Union, le respect de normes sociales élevées entre Etats membres comme dans les accords commerciaux internationaux et la création d’un salaire minimum européen sont essentiels.

- Les citoyens européens ont également besoin de sécurité. Dans l’Union, il faut renforcer la coopération entre polices, contre le terrorisme et la grande criminalité, construire un espace judiciaire et créer une force de sécurité civile pour lutter contre les catastrophes naturelles. Un corps de garde frontières européens et une harmonisation de la politique de visas contribueront à lutter contre l’immigration clandestine. A l’extérieur, outre une politique étrangère commune plus efficace et visible, l’Europe doit prendre ses responsabilités dans le monde avec une politique de défense plus forte, qui fixe des critères de convergence pour les investissements de nos pays.

- Etre en tête de la lutte contre le changement climatique signifiera des incitations fiscales, de nouvelles normes environnementales et un budget plus favorable aux biocarburants.

- Enfin, pour changer le mode de gouvernance de l’Europe et restaurer sa capacité de décision, il faut non seulement réussir la réforme des institutions prévue d’ici la fin 2008 mais y ajouter une définition des contours géographiques de l’Union et de l’identité européenne, avant tout nouvel élargissement. La réforme du budget devra, à terme, briser quelques tabous : on ne devient pas une puissance mondiale en y consacrant 1% de sa richesse.

On ne le devient pas non plus sans faire des choix. L’Europe ne peut pas tout faire et on ne lui demande pas de tout faire. Elle devra moins se consacrer aux petites choses et davantage aux grandes. Cesser de définir la taille des palourdes dans le bassin d’Arcachon, mais prendre ses responsabilités pour relever les défis de notre monde. L’Europe doit simplement apprendre à s’occuper de l’essentiel, c’est-à-dire de politique.

Voilà quelques idées ; il y en aurait mille autres. Mon seul vœu pour la période qui s’ouvre est que nos compatriotes puissent se prononcer aussi sur l’Europe, que chacun leur fasse part, en conscience et en responsabilité, de sa vision et de ses propositions, qu’aucun candidat ne se dérobe, prétende qu’il ne faut plus en parler ou qu’il faut attendre : notre avenir en dépend./.

(08 novembre 2006)

Dernière modification : 24/07/2007

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