Point de vue : Trop petits pour se soucier du climat ?, par M. Andrus Ansip , Premier ministre de la République d’Estonie (Le Monde, 7.12.2009)

http://www.lemonde.fr/opinions/article/2009/12/07/trop-petits-pour-se-soucier-du-climat-par-andrus-ansip_1277118_3232.html

On insinue régulièrement que les "nouveaux" Etats membres de l’Union européenne ne se préoccupent pas assez de l’environnement et, en particulier, du changement climatique. L’idée serait que plus un pays est pauvre, moins il se soucie de l’environnement. Elle est selon moi erronée : car les petits pays sont plus dépendants de la qualité de l’environnement, puisqu’elle influe plus profondément sur leur économie.

Nos revenus ont beau être inférieurs à la moyenne de l’UE, nous ne sommes pas pour autant indifférents à la question du changement climatique, pas plus que nous ne voyons dans la lutte contre cette menace un fardeau supplémentaire. A l’inverse, l’Estonie adhère sans réserve aux objectifs ambitieux de l’UE en la matière. Mieux, nous sommes convaincus que la lutte contre le réchauffement pourrait même renfermer la solution à la crise économique actuelle.

Pour surmonter la récession, l’économie internationale a besoin d’un accord mondial sur le climat. La croissance économique à long terme est étroitement liée à la politique sur le climat. Les investisseurs sont actuellement rétifs, en raison de l’instabilité des marchés, et il faudra un accord à Copenhague pour encourager les projets prévoyants à long terme. Améliorer la fiabilité du marché des technologies vertes permettrait d’y attirer les financements et de promouvoir son développement.

Je suis convaincu que les nouvelles technologies vertes peuvent avoir des conséquences bénéfiques sur nos économies. La lutte contre le changement climatique est étroitement liée au développement d’énergies alternatives et à une meilleure utilisation de toutes les sources d’énergie.

Ce combat prêche aussi en faveur d’un usage des ressources locales plus respectueux de l’environnement, qui aide les pays à réduire une dépendance souvent trop forte aux énergies fossiles. Développer un réseau vert apportera un souffle nouveau à notre développement industriel tout en créant des emplois et des synergies dans d’autres secteurs.

Dans les décennies à venir, nous verrons l’offre énergétique diminuer et les gisements de pétrole et de gaz s’épuiser, mais nous devrons aussi nous adapter au changement climatique. Atteindre en temps et en heure les objectifs que s’est fixés l’UE à l’horizon 2020 sera bénéfique autant au climat qu’à l’industrie. L’Europe doit rester l’un des moteurs internationaux en la matière en prônant les mesures nécessaires et en exploitant de nouvelles technologies.

Toute instabilité ou incertitude à grande échelle est une menace importante pour les petits pays : ils sont certes capables de réagir plus vite aux changements, mais ces derniers auront pour eux de plus lourdes conséquences. Le G20 a reconnu collectivement la nécessité d’une réglementation financière accrue en raison de la menace imminente d’une nouvelle dégradation du contexte financier. La même logique a cours en matière de réglementation environnementale, car, là aussi, si l’actuelle indolence mondiale face aux causes et aux effets du changement climatique se prolonge et, avec elle, la détérioration du climat planétaire, c’est bien une catastrophe qui s’annonce.

La politique en matière de climat a par ailleurs des conséquences incontestables dans d’autres domaines, en particulier dans celui de la sécurité énergétique. Comme partout ailleurs, le secteur des énergies en Estonie a besoin d’investissements et de modernisation. En l’absence de cadre international clair, les décisions d’investissements restent incertaines, puisque les conditions à venir en termes de coût de production, de concurrence régionale et de vente et d’exploitation de l’électricité produite ne sont pas claires elles-mêmes.

Sans investissement, la capacité nationale de production électrique se révélera obsolète et non concurrentielle. Dans un monde parfait, sur des marchés parfaits, les manques de la production nationale pourraient être palliés par des importations. Cependant, les marchés tels que nous les connaissons sont très loin d’être parfaits, et rien ne garantit que cette substitution se fasse en des termes équitables et comparables. Sans production nationale, la maîtrise de l’offre, donc la maîtrise de la sécurité énergétique, est vouée à diminuer.

Les problèmes s’étendent par ailleurs aux industries émettrices de CO2, comme celle du ciment. En l’absence d’accord international, les producteurs risquent davantage de déplacer leurs activités dans des régions à la législation environnementale moins contraignante. C’est déjà le cas dans le Bassin méditerranéen, dont la côte sud reçoit des investissements dans de nouvelles installations. Je n’ai rien contre la liberté d’investissement. Cependant, elle risque en l’occurrence de se traduire par une augmentation des émissions polluantes mondiales et des dommages environnementaux. Les préférences des investisseurs pourraient changer si une réglementation luttant contre le changement climatique était partout uniformisée.

Nous ne surmonterons pas la récession mondiale en exploitant toujours plus d’énergies fossiles et en augmentant nos émissions de CO2. L’amélioration globale du niveau de vie, dans tous les pays, doit être envisagée dans un contexte de développement durable et écologique. Les gouvernements du monde entier doivent adopter une approche constructive, contribuer au débat sur le changement climatique et s’efforcer de trouver leur place dans ce puzzle planétaire. L’interdépendance et l’importance de leur participation ne doivent pas être sous-estimées par les petits Etats : les responsabilités, comme les bénéfices d’un accord international, ne reviennent pas uniquement aux grands pays. Un accord international autour d’un cadre commun est la condition sine qua non du développement à long terme, tant pour les grands pays que pour les petits.

© Traduit de l’anglais par Julie Marcot

Dernière modification : 27/04/2010

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