Allocution du Premier Ministre Edouard Philippe devant la stèle à la mémoire des déportés du Convoi 73

Un train de marchandises traverse la campagne. Le printemps commence à peine. Malgré la guerre, on s’en réjouit. L’hiver a été rude. Combien de promeneurs, de paysans ont vu passer ce train le long des 2 000 km de voies qui séparent Drancy de la Lituanie ? Peut-être pas tant que ça. Ce n’est qu’un train après tout. N’en passe-t-il pas des dizaines par mois ? Et puis vu son aspect, il doit transporter de l’équipement ou de la nourriture pour le front.

Il transporte 878 hommes « coagulés » pour reprendre l’expression de Robert Antelme dans L’espèce humaine. Il sait de quoi il parle. Il sait surtout comment le dire. Il l’a si bien dit avec ses mots durs et crus qu’au début, personne n’a voulu le croire, à part peut-être sa femme, Marguerite Duras. Parmi ces hommes coagulés, figure un architecte niçois, André Jacob. À quoi pense-t-il ? A cette amnistie qui a ulcéré le prisonnier de la Grande Guerre ? À ce second prix du concours d’architecture de Rome remporté en 1929 dont le sujet « Le Palais de la ligue des Nations de Genève » le frappe de son ironie ? Plus sûrement à sa femme, Yvonne, à ses filles, Denise, Madeleine et la petite Simone avec ses grands yeux clairs et ses nattes qu’il n’a presque pas eu le temps d’embrasser à Drancy. Une vallée de larmes sépare la jeune bachelière du banc de Sciences Po où elle rencontrera son futur mari, Antoine Veil. Heureusement pour André Jacob, son fils Jean est à ses côtés.

Plus loin dans le wagon, se tient un homme à la forte carrure. Son nom, Miron Zlatin, prend sa source dans les rives du Dniepr en Biélorussie. Mais sa patrie, c’est la France depuis que le président Albert Lebrun lui a accordé la nationalité française en récompense de la médaille d’or qu’il a obtenue à l’exposition agricole de la Porte de Versailles en 1939. Deux adolescents – Théo Reiss et Arnold Hirsch - l’encadrent. Son regard flotte sur cette campagne qui lui rappelle celle de sa ferme avicole de Landas dans le Nord avant la guerre ou celle d’Izieu dans l’Ain. Lui pense à sa femme Sabine qui a réussi à s’échapper à Montpellier. Il pense aux enfants de la colonie d’Izieu. Il pense aux deux adolescents qui l’accompagnent.

Et puis, il y a vous, cher Henri Zajdenwergier, adolescent d’Angoulême que la police arrête le 7 février 1944 alors qu’il se rend au lycée. Commence votre voyage au bout de la nuit : camp d’internement de Poitiers, Drancy, le convoi 73. La campagne. Les 878. À Kaunas en Lituanie, le train s’immobilise. Des cris retentissent. On détache des wagons. Pourquoi ? Vers où ? Vous l’ignorez. Pour vous, direction Tallin, le terminus. On vous affecte, avec d’autres, à l’entretien de l’aérodrome de Lasnamaë. Le travail y est harassant, brutal. Les conditions de détention, entre ces murs de la prison de Patarei, inhumaines. Fin août, vous rejoignez le camp de Stutthof en Prusse Orientale. Le voyage reprend à nouveau, cette fois en janvier, dans la neige, les pieds enroulés dans du papier de ciment. Les trainards tombent sous les balles, dans les fossés. En mars, vous refusez de sortir du baraquement dans lequel vous avez trouvé refuge. On vous y abandonne. Vous perdez connaissance. Vous rouvrez les yeux. Un officier de l’armée russe vous regarde. Le voyage depuis Angoulême s’arrête enfin.

Vingt-deux. Vous êtes vingt-deux à regagner la France en 1945. En vous apercevant tout à l’heure, je me demandais si le voyage depuis Angoulême avait vraiment pris fin. Non, sans doute. C’est pourquoi votre présence devant cette stèle nous honore. Elle m’honore. Du fond cœur, merci.

Les historiens ignorent encore pourquoi ce convoi a pris la direction de la Lituanie. Après tout, quelle importance ? Tous les trains conduisaient à la mort. En revanche, grâce au patient travail des familles de déportés, on n’ignore plus les noms de ceux qui voyageaient à l’intérieur. Mme Simone Veil, présidente du Mémorial de la Shoah, rappelait l’importance de dresser des listes de noms. Le nom c’est le contraire du matricule. Le nom, c’est la mémoire et c’est l’Humanité.

Quand je regarde cette stèle, une autre phrase de L’espèce humaine me revient. L’auteur s’adresse aux SS, aux Kapos, à ces « Dieux » qu’il craint et qu’il hait et dont le seul but consiste à l’avilir lui et ses camarades. Il leur dit : « Vous avez refait l’unité de l’homme. Vous avez fabriqué la conscience irréductible ».

Votre témoignage, cette stèle, le travail des historiens, celui des familles de déportés, celui des enseignants qui accompagnent leurs élèves sur des lieux symboliques (comme ce fut le cas ici pour une délégation du lycée Marceau de Chartes) permettent de consolider cette « conscience irréductible ». Une conscience que nous vous devons.

Nous la devons aussi à vous, Madame Jakobson, à votre amie Madame Cohen de l’association du convoi 73, à vous Aavi et Faina Dobrosh qui veillez pour nous sur la mémoire des déportés français dans les Pays Baltes. Grâce à vous, je peux conclure, toujours avec Robert Antelme : « Il n’y a pas d’ambiguïtés, nous restons des hommes, nous ne finirons qu’en hommes ».

Je vous remercie.

Dernière modification : 20/07/2017

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